« La fin des salles de cinéma »
Anatomie d’une psychose

6 octobre 2025

I

5 min de lecture

I

et

Sacha Foddis

En sacralisant la salle de cinéma, le monde du grand écran, à l’instar du Festival Lumière, entend encourager la fréquentation du lieu par le public. En dépit de cette incitation, une donnée en apparence contradictoire s’est établie au fil des années : l’ascension des plateformes de streaming

« Netflix est en train de remplacer le cinéma » : une idée récurrente, ancrée et largement relayée que ce soit de la part du Français lambda, de médias ou même de professionnels du secteur. À titre d’illustration, quand un article du Monde avançait la nécessité pour le cinéma de se réinventer, l’acteur-réalisateur Mathieu Kassovitz comparait, au même moment sur BFM, le secteur à une espèce en voie d’extinction.

Point de départ de ces prédictions ? Probablement l’entrée des plateformes de streaming dans nos quotidiens que chacun a pu constater. En raison d’une évolution de la consommation audio-visuelle, le grand écran serait naturellement voué à disparaître, avec la pandémie pour catalyseur.

Qu’en sera-t-il réellement ? Plutôt, qu’en est-il déjà ?

Un nombre d’entrées en salle rassurant

En effet, une partie de la réponse à cette question d’avenir se trouve dans le présent. D’un point de vue commercial et purement statistique, ce qui prédomine se trouve être le nombre d’entrées, c’est-à-dire le nombre total de spectateurs dans les salles de cinéma.

Généralement comparés par année, le Centre National du Cinéma les communiquent chaque mois. Or le constat est clair, si la pandémie a fortement impacté les années 2020 et 2021 avec les mesures sanitaires, l’année 2022, pourtant elle aussi concernée par cette crise, enregistre de bons scores : 152 millions d’entrées.

Ce qui est en plus « d’être encourageant » pour reprendre les mots du président du CNC, Dominique Boutonnat, tend à être comparable aux chiffres pré-Covid. Cette période-là est d’ailleurs une référence puisqu’elle constitue un moment record de l’histoire du cinéma, (sachant que les chiffres de l’années 2023 s’en rapprochent doucement). Factuellement, la tendance n’est donc pas à la défréquentation comme on aurait pu le penser.

Statistique: Nombre d'entrées annuel en salles de cinéma en France entre 2007 et 2023 (en millions d'entrées) | Statista

Le catastrophisme... puis la résilience : un épisode récurrent de l’histoire du cinéma

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que la mort du cinéma eut été annoncée, c’est même devenu une habitude pour le secteur.

Jérémie Duplot, exploitant d’un cinéma à Neuville-sur-Saône et partenaire de longue date du Festival Lumière, revient sur l’épisode du passage de la pellicule au numérique :

« Ce fut une grosse page à tourner… et pourtant, aucune salle n’a fermée ».

De même pour l’arrivée du cinéma parlant ou l’apparition de la couleur qui étaient l’objet des mêmes présages d’apocalypse. Alors que le Covid représentait la plus grande période de fermeture des salles de l’histoire, plus de 300 jours en l’occurrence, celui-ci rappel qu’à une exception près, toutes les salles ont survécu. Jérémie conclut :

« Des crises il y en a eu des tas. Le cinéma ne meurt pas »

Salles et Plateformes : Des business pas si concurrents

Pour autant, l’exagération des crises du passé ne signifie pas forcément que celle qui arrive est inoffensive.
Et l’arrivée des plateformes de vidéo à la demande, qui potentiellement touchent la même cible, les consommateurs d’audio-visuel, pourrait représenter dans l’idée une concurrence fatale.

Néanmoins, il s’avère que l’offre, si elle est proche, n’est tout de même pas identique.
D’abord dans le contenu. Pour les films, cela s’est vérifié dans l’échec commercial des plateformes. En effet, lorsque ces dernières ont expérimenté la sortie de leur productions directement sur leur plateforme sans passer par la case cinéma, les premières études ont démontré que les films qui « cartonnent » habituellement, ne sont pas connus du grand public. Dernier exemple en date, le Disney « Avalonia » enregistrerait un déficit de près de 100 millions d’euros.

La cause ?  D’après l’exploitant neuvillois  :

  « Ces films là sont morts-nés, les gens s’abonnent sur les plateforme d’abord pour les séries ».

Ces séries qui d’ailleurs n’attirent pas le même public puisque davantage destinées aux catégories 18-30 ans. Or, d’après une étude de la Fédération Nationale des Cinémas Français, les 15-25 ans ne viennent que très peu au cinéma. Et ce depuis longtemps, bien avant l’arrivée de Netflix, Disney + et consorts.

Ce sont en fait les seniors et les familles qui constituent le coeur de cible du cinéma, « on y tient énormément » ajoute Jérémie Duplot. Une clientèle solidement fidélisée et semblant privilégier l’expérience en salle aux séries.

Le succès du Festival Lumière, une raison pour l’optimisme

Source d’un soulagement supplémentaire, l’évènement apparaît chaque année comme un test. Louange au septième art à échelle urbaine, le Festival de Lyon fête déjà ses 14 ans. Un début de longévité qui confirme son succès et rassure le cinéma sur son état. Pourtant, à l’origine un pari risqué : espérer attirer le grand public en projetant en salle d’anciens films.

Mais pour l’exploitant du cinéma neuvillois, miser sur la retrospective est un risque qui a plus que payé « même pour nous, qui sommes un petit cinéma très excentré du coeur de l’évènement ». Le meurtre tant annoncé du cinéma par les plateformes de streaming présagerait pourtant un chou blanc du festival

Alors, les salles de cinéma vont-elles disparaître ?
Quelle que soit la réponse à cette question, cet exemple contribue à repousser cette possibilité dans un futur lointain.

Le petit témoin

Laisser un commentaire