Les pratiques religieuses au défi du Covid
18 octobre 2025
I
15 min de lecture
I
et
Sacha Foddis
Ceci est un sujet d'anthropologie sur des faits de 2021, réalisé selon la méthodologie d'une enquête dite"ethnographique".
Le format diffère d'un article journalistique et adopte une forme plus proche des standards universitaires.
Introduction :
Mise en contexte et problématique :
Début 2020, le Covid-19 débarquait en France. Hors du commun pour sa contagiosité, le virus prend de court les autorités comme le reste de la société. Face au chaos résultant de cette impréparation, adapter les pratiques sociales pour enrayer l’épidémie s’est fait empiriquement, sans recul possible sur la nécessité et la gravité de certaines mesures.
Ainsi, nombreux sont les domaines d’activités touchés par l’imposition de restrictions, surtout pour ceux où la proximité règne et donc favorables à la propagation du virus. En l’occurrence, la pratique religieuse fait partie de cette catégorie, et a été, à ce titre, directement concernée par les restrictions. Cependant en France, la religion, en particulier catholique, revêt une importance considérable pour l’opinion publique puisqu’elle en est la confession d’une grande partie.
A l’exposé de cette situation, il serait cohérent d’essayer de mesurer l’impact de la crise sanitaire sur les pratiques religieuses, puis d’analyser les adaptations adoptées par l’Église en guise de réponse.
Hypothèse de réponse :
Il semble très probable que la religion ait été lourdement restreinte dans sa pratique avec l’instauration de gestes barrières, les rites ecclésiastiques étant visés par ces mesures. Les rituels religieux se matérialisent bien souvent par des rassemblements de personnes dans des espaces clos, tel est le cas général des messes, où les contacts physiques entre personnes sont récurrents. Ces rapprochements étant propices à la propagation du virus, il ne serait pas étonnant que l’Église ait été contrainte de modifier ses pratiques pour s’adapter aux règles en vigueur d’alors.
Néanmoins, la religion dispose d’une influence incontournable sur les croyants. Il faut alors imaginer qu’une restriction de pratiques aussi habituelles puisse provoquer de fortes contestations, à la fois à l’égard des mesures gouvernementales, mais aussi à l’encontre de l’adaptation qu’aura décidée l’institution religieuse, en l’occurrence l’Église : un débat simultanément sociétal et interne s’engagerait.
Mon argumentation s’est d’abord appuyée sur un florilège de documents et d’études, puis a ensuite été étayée grâce à une enquête de terrain, au cours de laquelle se sont déroulés deux entretiens sur des personnes concernées par la pratique de la religion catholique. D’un côté, M.PK, prêtre, de l’autre, M.GB, pratiquant régulier, tous deux concernés par la paroisse de Sainte-Foy-lès-Lyon.
Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’intéresser au contexte de la pratique de la religion catholique avant l’arrivée de la crise (I), puis sur la réponse de l’Église aux restrictions (II) et enfin, sur les conflits internes et sociaux à la religion catholique qui ont été engendrés par le Covid (III).
Développement :
I- Le contexte de la pratique de la foi catholique avant l’arrivée de la crise
Pour comprendre l’impact de la crise sanitaire, il faut déjà se représenter l’atmosphère dans laquelle l’Église se trouvait jusque-là. La foi catholique, courant de la chrétienté, est la religion la plus répandue, non seulement, en France mais aussi dans le monde entier.
Par ailleurs, la religion chrétienne dans son ensemble, donc le catholicisme associé aux autres courants chrétiens (protestantisme, orthodoxie, etc…), rassemblerait dans cette configuration plus de 2,2 milliards de personnes soit 32% de l’Humanité [Le Monde]. Sachant que près de trois quarts des fidèles vivent dans un pays où leur religion est majoritaire, il est indéniable que l’Église entretient toujours une place prédominante dans la société, et ce, depuis des siècles.
Néanmoins, une réserve persiste. Si l’Histoire nous démontre son importance, notamment en Europe, cette vérité tend à être de moins en moins solide, surtout si l’on s’en remet aux dernières statistiques. En effet, il y apparaît que le nombre de pratiquants en France (et donc potentiellement le nombre de croyants, même si ce dernier chiffre semble plus difficile à déterminer) est en constante baisse depuis le XXème siècle, avec une relative, mais certaine, sécularisation des Français [Le Point]. Afin d’avoir un aperçu de l’ampleur de ce phénomène, le point de vue du prêtre de la paroisse de Sainte-Foy-lès-Lyon a été récolté, lequel a répondu :
« Ce n’est pas forcément visible dans ma paroisse, la zone reste assez croyante pour des raisons géographiques ».
M.PK, prêtre.
Ce phénomène de diminution numérique varierait ainsi selon la situation territoriale, et par extension, du milieu social des personnes concernées.
Alors quelles sont les raisons de ce phénomène de sécularisation ?
Il semble que la cause principale soit l’évolution naturelle de la société, du fait d’une multiplicité de facteurs. Est notamment en cause, l’évolution des mentalités, où l’avènement du cartésianisme et l’essor de la science moderne ont remis en question de nombreux mythes sur lesquels s’appuyaient les religions.
Parallèlement à ces progrès, les valeurs sociales ont elles aussi muées, donnant par ailleurs lieu à débat entre « progressistes » et « conservateurs », or c’est dans ce deuxième camp que les instances religieuses se retrouvent le plus souvent classées. Une étiquette pas toujours flatteuse auprès de la populations jeune, réputée, elle, plus progressiste, lestant ainsi l’Église d’une réputation d’archaïsme.
De surcroît, un autre facteur peut être identifié si l’on s’en tient aux critiques récurrentes à l’encontre de la société actuelle. Là où l’individualisme prévaudrait toujours plus, la solidarité, alors valeur chrétienne phare, perdrait de son poids dans les mentalités.
Enfin il faut aussi noter que la France est l’un des pays pionnier de la laïcité, eu égard à l’avant-gardiste loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905, et qu’un supposé « anticléricalisme », pour reprendre l’expression de Jean Paul Willaime, a peut-être sa part dans l’addition. Un ancrage de la laïcité propre à la France, à la différence de la Pologne où il serait normal d’être chrétien et de croire d’après les mots de M.PK, ressortissant du pays. En l’occurrence, les statistiques portant sur la proportion de personnes considérées pratiquantes entre la Pologne et la France appuient l’hypothèse d’une différence réelle sur l’attachement à la tradition religieuse entre les deux pays.
Si pour certains, cette baisse de la pratique est le signe d’un affaiblissement de l’Église et peut ainsi effrayer les fidèles attachés au rayonnement de leur foi, cela ne semble pas être l’avis de M. PK : « Je ne m’inquiète pas pour les chiffres », ce que M.GB corrobore de son côté :
« Puisqu’à l’époque, on était pratiquant par défaut, certains n’étaient pas vraiment croyants et souhaitaient seulement s’intégrer à la société. Même s’il y a moins de croyants en général, je crois qu’il y a plus de croyants parmi les pratiquants aujourd’hui ».
M.GB, pratiquant catholique.
Une nuance, qui serait ainsi à considérer pour mieux lire les statistiques en question. En revanche, c’est un autre inquiétude qui touche M.PK :
« Ce sont les choses en contradiction avec nos valeurs vers lesquelles se tournent certains croyants : le choix d’un style de vie plus égoïste, alors que nous sommes supposés être tournés vers notre prochain, autrement dit, vers la solidarité et la charité ».
M.PK, prêtre.
Enfin, un dernier aspect à aborder avant à l’époque pré-Covid : l’augmentation de l’âge moyen des pratiquants. Si diminution continue de la pratique religieuse il y a, comme soutenue par les chiffres précédents, cela signifierait un désintéressement croissant des tranches d’âges les plus jeunes à l’égard de la religion catholique. Une hypothèse d’autant plus probable que la décroissance du nombre total de fidèles serait difficilement explicable de par le seul abandon de la foi par certains croyants au cours de leur vie. Ce serait dans ce cas de figure, une érosion spirituelle davantage due à l’absence de transmission de la foi entre les générations qu’à un délaissement global des croyants.
Si l’âge moyen augmente réellement, ce fait constituerait une circonstance aggravante pour la pratique de la foi au moment de la crise sanitaire, puisque ce sont les seniors, les mêmes supposés les plus pratiquants, qui sont considérés comme les plus vulnérables au virus.
II- L’adaptation de l’Eglise face à une pratique religieuse devenue complexe
En considération de cette vulnérabilité accrue des pratiquants au virus et du mode de propagation du Covid, les mesures de distanciation décrétées afin d’endiguer l’épidémie se sont révélées contraignantes pour la perpétuation normale des rites. Cependant, s’adapter aux circonstances demande du temps, or les premières mesures sanitaires survenues soudainement en mars 2020 étaient restées jusque-là assez imprévisibles.
L’adaptation nécessaire de l’Église a dû être diligemment décidée causant ainsi, selon le prêtre interviewé, une « panique totale et tout devait être réorganisé. On se demandait ce qu’on allait faire si on était coupé de tout ». En effet, le 1er confinement qui dura jusqu’en mai 2020 a empêché toute pratique religieuse en réunion, ce qui constitue au demeurant la majeure partie des rites catholiques.
Finalement, il semble que les adaptations se soient rapidement mises en place, et l’Église, qui parfois critiquée pour son archaïsme, a proposé à ses adeptes des méthodes assez modernes par l’utilisation du numérique, le télétravail étant notamment devenu une norme depuis le confinement. Ainsi, il y a eu un réel effort de communication de la part des prêtres envers les fidèles, en témoigne le cas de M.PK :
« On a mis en place des newsletters où l’on envoyait des encouragements, préparé des vidéos de chants qu’on envoyait aux fidèles, organisé des messes en visioconférence… Ça regroupait beaucoup de monde ».
M.PK, prêtre.
Du côté des fidèles, ces efforts semblent avoir été largement salués :
« J’ai eu un peu peur d’un désordre, mais je trouve que les prêtres ont très bien réagi par leur recherche de solutions. Ils ont cherché à communiquer avec nous et ont assuré le minimum liturgique avec les messes sur la TV et par Zoom ».
M.GB, pratiquant catholique.
Progressivement, la pratique a repris, mais parfois de manière très partielle, avec notamment des jauges limitatives de personnes. L’une d’entre elles a particulièrement polémiqué en imposant un maximum de 30 personnes simultanément dans le lieu de culte. Cette jauge, décrétée pendant le second confinement, était considérée comme absurde par de nombreuses personnes puisque non proportionnelle à la taille des églises.
Ces critiques ont décidé le Conseil d’État à suspendre la mesure gouvernementale, et depuis ce changement, les mesures sanitaires n’ont plus été substantiellement modifiées. Sont ainsi en vigueur, une distanciation imposée de 4m² entre les personnes, la fermeture de plusieurs places sur les bancs, et la suppression de l’eau bénite aux entrées des églises.
Ces adaptations, source de mécontentement pour certains adeptes, œuvraient pourtant à la continuité spirituelle, à l’image de la mise en place de plusieurs messes quotidiennes dans les différentes paroisses afin d’augmenter le nombres de places disponibles. En me rendant sur place, il m’avait ainsi semblé que les mesures de prévention instaurées, la distanciation notamment, étaient respectées.
Plus étonnant, si les personnes âgées, part majoritaire aujourd’hui des pratiquants, craignaient d’aller à l’église du fait de leur vulnérabilité exacerbée, cette peur a progressivement disparue :
« Avec les vaccins, les personnes âgées sont presque trop revenues et on n’arrivait pas à tenir les jauges, comme s’il n’y avait plus de peur.
Les gens se sont dit “tant pis“ »
M.PK, prêtre.
L’insouciance semble avoir comme remplacé la paranoïa des débuts, suggérant un changement de rapport à la mort, ce qui se vérifie surtout chez les personnes âgées et/ou contraintes à solitude. Comme l’impression, pour beaucoup, que la survie a été priorisée sur la vie, c’est du moins ce qui ressort de l’étude du CNRS [Pop’Science-Université de Lyon]. On peut d’ailleurs percevoir ce discours dans les revendications d’une partie de la population mondiale, en témoigne les récentes manifestations « anti-masques », dénonçant à cette fin l’emprise d’une dictature sanitaire.
Alors, et comme l’ont expliqué M.PK et M.GB, le respect de ces mesures ne fait pas systématiquement l’unanimité. Il est probable que l’observation effectuée à Sainte-Foy-lès-Lyon puisse fluctuer au gré des différentes paroisses qui émaillent la France.
III- La provocation d’un débat au sein de l’Eglise et dans la société sur la place des rites
L’importance des rites dans la religion n’est jamais consensuelle. Se distinguent alors deux camps : ceux qui considèrent que la pratique des rites ne représente que la forme et non le fond spirituel de la foi, et ceux appelés généralement « traditionalistes », considérant que la liturgie est indissociable de la croyance. Par ailleurs, il est presque de l’ordre de la coutume, pour les ecclésiastiques les plus partisans, de se répartir par paroisse en fonction de leur sensibilité.
D’un point de vue extérieur, cette opposition idéologique est parfois discrète, voire invisible, même pour un pratiquant assidu. Pour autant, cette divergence est bel et bien présente, comme l’affirme gravement M.PK :
« Je suis étonné qu’il n’y ait qu’une seule église catholique aujourd’hui ; il y a en fait énormément de courants divergents et de débats sur la pertinence de nos pratiques ».
M.PK, prêtre.
Le caractère furtif de cette opposition peut s’expliquer d’une part, par la volonté de l’Église de rester consensuelle dans sa quête d’universalité, et d’autre part, par la discrétion que le statut de prêtre prône. Si des divergences existent depuis la naissance même du catholicisme, les interprétations bibliques ayant fluctué causant au passage des bouleversements de l’ordre de celui de « Vatican II », la crise sanitaire semble contribuer à extérioriser ces désaccords internes.
S’agissant du respect des mesures sanitaires, une certaine disparité a ainsi pu être observée entre les paroisses. Celle-ci est à modérer toutefois, puisque que l’irrespect de ces mesures se matérialiserait généralement par de simples dépassements de jauges de personnes dans le lieu de culte. De la défiance plus frontale à l’égard des règles a néanmoins pu être constatée, « avec des appels à manifester, voire jusqu’à organiser des messes clandestines » rapporte M.PK.
Si ce « schisme froid » incluant les fidèles devient désormais perceptible, c’est que le culte est aussi un espace social. Isolés, certains pratiquants réguliers peuvent ressentir la solitude causée par le Covid, terreau d’un soutien à des traditionalistes plus acerbes à l’encontre des mesures sanitaires.
Enfin, il faut aussi noter que, si ces mesures ont alimenté un déchirement interne à l’Église, la société civile a aussi pris part à ce débat.
En effet, les restrictions visant la pratique religieuse se sont finalement révélées moins sévères que celles portant sur les activités culturelles. Ces dernières n’ont, pour certaines, pas pu reprendre leurs activités rapidement, le cinéma et le théâtre en tête de cortège.
Le mécontentement du monde culturel s’est fait ressentir, dénonçant alors une iniquité des mesures sanitaires qui privilégierait le monde religieux, ceci par le biais de manifestations ou d’actions militantes. En témoigne cette projection organisée dans une église de Caen par un cinéma local, permettant à la fois de contourner les règles en vigueur, tout en démontrant l’absurdité substantielle [France 3].
Cette différence de traitement supposée questionne, au passage, l’existence d’une influence persistante de la religion sur l’opinion publique, et par extension, sur les décisions gouvernementales.
Conclusion :
Pour revenir à la question initiale : « Quels sont les impacts de la crise sanitaire sur la continuité de la pratique de la foi catholique ? ». Il paraît certain que la pratique de la foi catholique, déjà touchée par une diminution de son nombre de fidèles et par un éloignement entre les courants théologiques qui la composent, a souffert des restrictions sanitaires. Pour autant, il apparaît que ces dégâts ont été jusque-là contenus, non seulement par la réaction relativement rapide de l’Église dont elle a semblé avoir reçu l’approbation générale de ses adeptes, mais aussi grâce à l’ancrage solide qu’elle conserve dans la société.
J’ai pu me permettre d’établir ce diagnostic grâce à l’utilisation de nombreux articles de presse relatant des opinions, des expertises sur le sujet mais aussi de faits divers. Surtout, ce qui a le plus enrichi mon aperçu de la situation se trouve être l’enquête de terrain, celle-ci fondée d’abord sur une observation de la pratique des rites dans deux paroisses différentes, puis sur les témoignages d’un pratiquant et d’un prêtre.
Ceci dit, la crise sanitaire n’étant pas encore terminée au moment de la rédaction de cette enquête ethnographique, la situation peut encore évoluer dans toutes les directions et il faudra y être attentif pour pouvoir compléter ce qui a été développé dans ce rapport : je pense notamment aux choix politiques de distribution des vaccins en fonction des tranches d’âges, aux quelques variants du virus surveillés par l’OMS qui pourraient encore faire repartir l’épidémie, et à la réouverture progressive des activités sociales et culturelles.
Annexe :
Bibliographie et sources essentielles
Contenu universitaire et informations publiques :
– https://padlet.com/burguetdelphine/IntroAnthropoUcly
– https://popsciences.universite-lyon.fr
– http://geoconfluences.ens-lyon.fr
– https://www.cairn.info
– http://www.senat.fr
Médias dont sont issus les articles (lien des articles sur chaque citation)
– https://www.leparisien.fr
– https://www.la-croix.com
– https://www.lemonde.fr
– https://www.lepoint.fr
– https://www.lefigaro.fr
– https://france3-regions.francetvinfo.fr
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