Et si le Développement Personnel envahissait nos sociétés et s’immisçait dans nos relations ?
24 mars 2026
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M.J.
Le développement personnel envahit nos sphères privées et les communications intrapersonnelles ; en effet, nous ne nous apercevons pas de ce qui s’infiltre dans certaines de nos relations sous forme de diktats, de préceptes, de recettes pour mieux vivre… d’analyses rapides…
Le vocabulaire du développement personnel s’invite dans notre conversation : « croyances limitantes », « se ressourcer », « s’ancrer », « se recentrer », « travailler sur soi », « pensées positives », « pensées négatives », « objectif », « vie inspirante », « bienveillance »…
« La positivité de comptoir », comme l’appelle Julia de Funès, fait partie des réponses parfois exaspérantes, ainsi que des modes d’emploi pour aller mieux et des recettes pour communiquer s’immiscent dans nos relations. Les traces et l’influence du développement personnel laissent cependant une part d’incommunicabilité.
Essor du développement personnel et part de marché
Il est intéressant de noter que les livres sur le DP représentaient 32 % du marché du livre en 2018, un Français sur trois achète un livre de développement personnel et celui-ci s’infiltre aussi, avec une facilité inquiétante, dans les applications proposant des vidéos de différents coachs ou influenceurs.
Celles-ci sont un moyen très adapté, car immédiat, rapide, pour les « producteurs » et les utilisateurs ; « En 2021, le cabinet McKinsey évaluait le marché du bien-être à 1 500 milliards de dollars. Un niveau supérieur à celui du médicament. Avec une croissance annuelle de 5 à 10 % »
Les stages et les séminaires complètent de manière très lucrative cet enseignement.
Un peu d’histoire…
De tous temps, l’homme a cherché à s’améliorer.
« Pour les philosophes grecs et latins de l’Antiquité, il était logique de travailler à devenir et à rester humain : vivre, dialoguer, maîtriser ses passions, tout cela relevait à la fois d’une éducation et d’une démarche personnelle, l’askesis, qui désignait la pratique régulière d’exercices spirituels ou philosophiques, comme on voudra »
« Les conclusions orientales en arrivaient dans le même temps aux mêmes conclusions, par exemple la méditation bouddhiste encourage à cultiver inlassablement deux pratiques : l’apaisement personnel appelé shamatha (calme) et celle de la lucidité intellectuelle appelée Vipassana (vision pénétrante) »
(Sciences humaines, 19 mai 2011, Christophe André)
Plus tard, dans nos sociétés occidentales et chrétiennes, il s’agissait de s’améliorer pour plaire à Dieu. À l’époque de la Renaissance et durant le siècle des Lumières, l’éducation et la raison sont promues pour accéder à sa liberté et à son plein potentiel.
À la fin du XIXe siècle, aux États-Unis, dans un contexte d’industrialisation, un courant émerge, le « New Thought », pour faire face aux pressions de la vie moderne et à l’isolement. Cet enseignement repose sur l’idée que l’on peut atteindre le bonheur, la prospérité, le succès grâce à l’unique pouvoir de notre esprit et à la pensée positive. À cette époque, l’individu est de plus en plus valorisé en Amérique comme étant l’auteur de son propre destin… c’est le début de l’esprit du développement personnel qui s’ancrera plus fortement encore entre 1929 et 1939… apparaissent alors des promoteurs de la pensée positive…
Julia de Funès, philosophe, auteure du livre « Développement (im)personnel : le succès d’une imposture », analyse le contexte du succès du développement personnel, les raisons de celui-ci. Le développement personnel est apparu entre 1960 et 1970 et serait lié à la montée de l’individualisme et du narcissisme. Il faut le relier à deux tendances : le productivisme aux États-Unis, en effet un homme « heureux » sera plus efficace et rentable, et paradoxalement, au mouvement New Age qui se présente comme un syncrétisme de croyances multiples, censé amener l’individu à un « éveil définitif », en opposition au consumérisme et au productivisme. En 1950, Abraham Maslow, psychologue humaniste, est connu dans la psychologie du travail pour ses études sur les motivations et il présentait les cinq besoins humains qui seront ensuite classés et hiérarchisés par la pyramide, appelée la pyramide de Maslow et utilisée dans le développement personnel, les besoins supérieurs étant définis comme l’épanouissement, la création.
Le développement personnel, un patchwork d’influences et d’emprunts…
On comprend donc avec ces traits historiques que le développement personnel trouve ses origines dans une recherche métaphysique permanente de l’amélioration de soi-même, dans la psychologie du travail ou des moyens pour accroître ses performances, et dans des mouvements spirituels censés améliorer son être intérieur et son potentiel.
« Le développement personnel est défini comme un ensemble de pratiques, appartenant à différents courants de pensée, qui ont pour objectifs la valorisation des talents et potentiels, l’amélioration de la qualité de vie, la réalisation de ses aspirations et de ses rêves. Le développement personnel n’est toutefois pas une psychothérapie… »
(Wikipedia)
Il s’agit donc de cultiver et de développer la meilleure version de soi-même et d’accéder à ses rêves.
Actuellement, dans nos sociétés occidentales, on assiste à un net recul de la pratique religieuse et il y a un désenchantement par rapport à la politique et aux idéologies. Cela laisse un vide par rapport au retour sur soi, aux quêtes métaphysiques ou pseudo-spirituelles, dans un contexte où la vulgarisation de la psychologie et des neurosciences prend, au contraire, une grande place dans nos références. Nous avons compris que le développement personnel, sous toutes ses formes, ne cesse de croître.
En effet, les promesses sont attractives ; Anthony Robbins, coach américain surnommé « le King », connu mondialement dans les milieux du développement personnel, star de séminaires au prix exorbitant, auteur de best-sellers, « Le pouvoir illimité », « Les 11 lois », vend « les clés de la réussite », « le pouvoir de changer votre vie » de manière très efficace en peu de temps « en le décidant » et « en persévérant », en « prenant notre destin en main » et en affirmant : « le passé n’a rien à voir avec votre avenir ».
Le discours est simple, voire simpliste, illustré de nombreux exemples de personnes qui sont devenues riches et puissantes « en partant de rien » par la force de leur volonté : affirmations séduisantes, mais qui nient les fondements de la psychologie ainsi que les réalités économiques.
Ces discours s’adressent à tout le monde, raison pour laquelle Julia de Funès ironise avec le titre de son livre « développement personnel (im)… », sous-entendu « impersonnel ». Les pratiques font appel à des punchlines, des slogans péremptoires et séduisants : « crois en toi », « deviens ce que tu es », « le pouvoir est en toi »… Toutes les difficultés semblent surmontables pour tous, avec uniquement la volonté, quelles que soient les conditions personnelles, politiques, sociétales. Damien Karbownik, sociologue spécialiste des religions et de l’ésotérisme contemporain, titre un livre : « Le développement personnel, nouvel opium du peuple ».
Il y a en effet une mise hors champ des contextes sociaux et politiques, des identités humaines, du passé, de l’inconscient.
Le développement personnel propose des injonctions aux allures spirituelles que l’on se répète comme des « leitmotivs » ou des mantras, prodiguées par des voix qui semblent tout faciliter et qui utilisent des notions de neurosciences pour les justifier. La promesse d’un bonheur accessible à tous et rapide fonctionne « miraculeusement » dans ce contexte.
Tout comme il y a peu de temps, n’importe qui pouvait avoir une plaque de « psychothérapeute », il n’existe pas actuellement de diplôme ou de formation académique en développement personnel, ce qui laisse place à un marché grandissant et à des dérives dangereuses ou insidieuses pour le psychisme. Le film « Gourou » de Yann Goslan montre parfaitement toutes ces composantes : punchlines, ton charismatique du coach, pouvoir, emprunts à différentes tendances spirituelles et religions ou sectes, pratiques jouant sur l’émotionnel, répétitions par la foule de formules simples et fortes, proximité physique et soutien « bienveillant », exhortations. Ce film met en évidence, de manière certes paroxystique, cette pratique et ses dangers.
Par ailleurs, le coach, sous « des dehors de non sachant », d’après Julia de Funès, « sait jouer sur les attentes les plus communes de l’humanité, désir de réparation, de possession, de séduction… »
On peut émettre l’hypothèse que le média vidéo est un moyen favorisant la transformation en « gourou » de certains coachs ou influenceurs en développement personnel, par les phénomènes de l’image, d’une parole portée sur un grand nombre et le retour immédiat par les likes. L’infantilisation, la proposition de rites ou de routines, de morales sont très présentes ainsi que des titres très prometteurs : « la décision qui va changer ta vie », « le pouvoir de la pensée positive » (vidéos Le Français Authentique).
Julia de Funès dit aussi que le développement personnel est un patchwork d’emprunts à différentes religions, philosophies, théories. Les livres de développement personnel en sont d’ailleurs un reflet flagrant : « Le pouvoir du moment présent » d’Eckhart Tolle reste un best-seller, pour lequel l’auteur mentionne lui-même qu’il est un assemblage de courants d’enseignements de Jiddu Krishnamurti et Ramana Maharshi et des textes comme le Tao Te Ching, la Bhagavad Gita, l’Ancien et le Nouveau Testament à côté d’autres enseignements hindous et bouddhistes ainsi que le livre « Un cours en miracles ». De même « Les quatre accords toltèques » de l’auteur mexicain Miguel Ruiz, publié en 1997, encore très présent, sous-titré la voie de la liberté personnelle (très prometteur !) est dit inspiré de la culture et de la spiritualité toltèques.
Dans des vidéos de développement personnel, on retrouve ces diverses influences spirituelles… on peut penser que le coach remplace, par certains côtés, les « sermons » du prêtre, du pasteur, mais avec en plus un but lucratif et sans cadre institutionnel. Au cours de celles-ci se glissent des propositions de manuels en ligne disponibles à l’achat immédiatement ! La vacance actuelle de spiritualité laisse un vide qui permet d’entrer des pratiques de méditation, même de prières, de retours sur soi ou de pseudo-spiritualité. Rêve, résilience, puissance, confiance, foi en soi, voyage, combat font partie des éléments de langage.
Par ailleurs, les notions de discipline, de temps passé, de planification, de contrôle, de maîtrise, d’objectifs à hiérarchiser, de méthodes, d’outils, de résultats sont empruntées à l’accompagnement de stratégie en entreprise. D’ailleurs, des coachs très connus en développement personnel sont issus de la culture d’entreprise. Le livre d’Anthony Robbins, « Les 11 lois de la réussite », est composé de 11 leçons. Les coachs en ligne utilisent fréquemment le même intitulé pour leur enseignement. Il s’agit aussi d’entraînement comme on s’entraîne pour un sport. Peut-on avoir des leçons de vie adaptées à chacun ? Dans le développement personnel, il s’agit de vouloir et de suivre un programme.
« Elle exige de faire un « travail sur soi » et demande d’être sans cesse performant », analyse Laurence Devillairs parlant de cette mouvance.
« Même cultiver les petits bonheurs comme la marche ou l’appréciation du moment présent se fait sous forme d’obligation », regrette la philosophe.
La volonté et la discipline sont donc au cœur de cet accomplissement, comme l’affirment les coachs ou adeptes de ces théories ? Ou asservissement comme le suppose Julia de Funès ?
Le meilleur et le pire sous la même dénomination !
Le succès du développement personnel traduit aussi un manque peut-être sociétal de réflexion, de philosophie, de conseils, de soutien dans lequel s’engouffrent avec bonheur de bons et de mauvais « donneurs de leçons ». Par ailleurs, des auteurs comme Christophe André, médecin psychiatre de formation, très médiatisé, publient des livres et des podcasts classés dans cette catégorie et ouvrent des « portes » de connaissance de soi, de compréhension et de remédiation sûrement très bénéfiques pour de nombreuses personnes. De même, Charles Pépin, avec une approche philosophique, propose des réflexions accessibles pour mieux se comprendre et avancer sans que ce soient des modes d’emploi. Fabrice Midal, qui a écrit entre autres « Foutez-vous la paix », classé dans les livres de développement personnel, semble plutôt s’opposer aux recettes, obsessions, rationalisation et son approche paraît salutaire.
Il ne s’agit donc pas de dire que tout est néfaste. Julia de Funès, dans ses interviews, dit d’ailleurs :
« il y a le meilleur, comme le pire ! »
mais de garder un regard critique par rapport à ces auteurs, coachs ou gourous à la pensée simpliste et aliénante.
Et si le développement personnel était, dans le pire des cas, une aliénation ?
Une des critiques de Julia de Funès :
« être vrai tout en étant codifié, voilà en quoi consiste cette nouvelle forme d’asservissement »
La complexité de la psychologie n’existe pas dans ces discours. Les besoins sont hiérarchisés, nos objectifs planifiés, le déroulement de notre journée peut être semé de routines indispensables… il y a une rationalisation de nos problèmes… Sauf que l’individu n’est pas un robot, ni un comptable censé « gérer » ses émotions, contrôler sa parole, sa fatigue. Les livres, les leçons de développement personnel sont écrits sous la forme d’injonctions, de phrases lapidaires, en mode impératif, d’affirmations radicales comme des commandements. Le livre de Miguel Ruiz « Les quatre accords toltèques », très lu et connu dans le milieu du développement personnel, qui pourrait être perçu comme très spirituel et dont les préceptes infusent dans certains milieux, est présenté sur le quatrième de couverture comme un :
« code de conduite capable de transformer notre vie »
avec d’ailleurs des théories étayées et justifiées uniquement par son auteur !
Le risque de ces pratiques, en général diffusées sous forme de livres, d’ouvrages, de séminaires, de podcasts, est d’enfermer l’individu dans des injonctions, une façon de penser, une tournure d’esprit, une positivité parfois toxique, une discipline pour lui-même accéder à des promesses de son accomplissement sur lequel il est centré. Il « travaille » sur lui-même… en fonction de ces préceptes, qui gomment la complexité de l’humain, l’enferment dans un schéma de pensée qu’il s’applique à lui-même et aux autres, dans les relations interpersonnelles. Julia de Funès parle d’ :
« un prêt à penser »
C’est là que peut intervenir la barrière dans la relation par le manque de spontanéité : la pensée est codifiée, lissée. Les émotions sont « gérées »… Les décisions sont simplifiées. Il y a une « recette » pour tout. La pensée et la réflexion personnelle peuvent être appauvries ; le développement personnel peut prendre du temps et de l’espace de pensée et ainsi rigidifier la pensée, voire l’empêcher d’imaginer d’autres hypothèses pour analyser ses problèmes ou ceux des autres. L’individu peut se trouver enfermé dans « une toile d’araignée » de préceptes, qui peut nuire aussi aux vraies relations, celles-ci existant seulement s’il y a cheminement de la réflexion ensemble et perméabilité aux idées des autres.
« Être authentique et libre, c’est suivre son propre chemin, or comment l’être si l’on nous dit quel chemin prendre ? »
dit Julia de Funès.
La personne est enfermée dans un « travail sur elle-même » et peut se couper des autres, pour le moins dans la communication. Or, nous rappelle-t-elle en citant Paul Ricœur :
« le meilleur chemin entre soi et soi-même, c’est les autres »
Et plus grave encore, si des personnes sont atteintes de problèmes pathologiques, elles ne sont pas soulagées ou soignées et leur pathologie peut en être aggravée, nous dit-elle. Le film « Gourou » le montre aussi de manière extrême. Les êtres les plus vulnérables, proies faciles, peuvent être désenchantés, voire plus, et ne pas trouver de solution à leur pathologie, à leur problème.
Le développement personnel répond à des attentes humaines légitimes : s’épanouir, devenir la meilleure version de soi-même, aller mieux, soigner ses problèmes. Il répond aussi, d’une certaine façon, à un besoin de spiritualité et à une quête affective. Face à ces attentes fleurit et prospère : « le business du bonheur » (titre d’un documentaire ARTE)
une manne facile et prometteuse sur le plan narcissique et financier, pour nombre de faux professionnels… qui ne sont pas encadrés par une certification académique pour l’instant.
Il est bon que des philosophes, des journalistes, des chercheurs, des cinéastes s’emparent de ce sujet pour alerter face aux dangers de ces livres, vidéos, séminaires, stages de développement personnel dont la simplification extrême des préceptes et des diktats n’est pas sans conséquence, car elle tend à enfermer la personne dans des principes, des pratiques, des postures et peut limiter la liberté de penser, entraver la communication vraie, libre et spontanée, indispensable à la joie des relations et à une pensée qui recherche, s’ouvre et s’enrichit.
Sources
- « Le développement personnel transforme nos vies en entreprise » Julia de Funès
- « Les 11 lois de la réussite » Anthony Robbins
- « Les quatre accords Toltèques » Miguel Ruiz
- France Inter – Zoom Zen – 12 juin 2023
- Interview Julia de Funès
- Site Paradox OS
- Wikipedia
