La vraie histoire derrière ce faux journal

28 novembre 2025

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S.F.

Imaginez qu’on vous propose d’écrire un article sur un sujet que vous ne maîtrisez pas.

Pour des gens qui, eux, maîtrisent ces sujets. Des professionnels du secteur, des acteurs économiques des filières, des techniciens d’expérience… bref, ceux qu’on appelle dans les rédactions les “sachants”. Déjà, vous allez faire attention aux mots que vous employez, à l’avis que vous donnez.

Maintenant, imaginez qu’on multiplie cette demande par 10. 
10 sujets différents, ce n’est plus un article, c’est désormais un journal qu’il faut écrire. Enfin, rajoutons un délai diablement court, mettons…. une semaine.

Accepteriez-vous d’écrire ce journal ?

Le temps : outil indispensable du journalisme

Si vous répondez oui, c’est soit que vous êtes une formule 1 de l’écriture qui n’a pas besoin de beaucoup de sommeil par nuit, soit… c’est que vous n’avez pas envie de bien faire. 

Quand le journalisme nuancé demande du temps, du recul, d’aller confronter les idées au terrain… se forger dix avis en sept jours n’est pas un défi d’organisation : c’est une contradiction.

Ne pas se laisser le temps de se faire un avis est le meilleur moyen d’en obtenir un biaisé. Un avis biaisé dans un journal biaisé, déjà que le monde en a son lot, on ne va pas quand même pas en rajouter une couche. À moins que…

À moins que faire ce journal biaisé puisse illustrer ce que je viens de soulever. La démonstration qu’avec un peu de méthodologie dans la malhonnêteté, on peut accomplir une prouesse inquiétante : faire croire qu’on sait de quoi on parle.

Le parti pris, un gain de temps

Cette recette n’a rien de secrète puisqu’on la retrouve dans toutes les chartes de déontologies journalistiques… qu’il suffit de lire à l’envers : partir de son opinion pour forger la vérité. C’est tellement plus rapide que de chercher la vérité elle-même. C’est là toute la force du biais de confirmation.

La phase de recherche, où la difficulté réside habituellement dans le fait de devoir s’approprier suffisamment un sujet  en vue de hiérarchiser la valeur des informations rencontrées,  ne devient alors plus qu’un tri binaire : « Cette information va-t-elle dans mon sens ? » 

Justement, Internet est une mine d’or de données discordantes. Alors, ignorez celles qui contredisent votre thèse et accumulez celles qui la confirment. Les chiffres hors contexte ? Parfait. Les études isolées ? Encore mieux. Votre seule contrainte : construire un récit à l’apparence crédible.

Quelle époque formidable, c’est justement là où l’IA générative excelle. Pourquoi perdre du temps à choisir vos mots avec précision et nuance quand ChatGPT articulera tous vos éléments disparates en un discours à première vue cohérent ?

Enfin… ajoutez-y une pincée de sophismes. Cette touche finale, où vous transformerez les corrélations en liens de causalité… confondrez hypothèses et probabilités… multiplierez sous-entendus et déductions hâtives… permettra de convaincre une partie de votre public : celui qui n’a pas le temps.

La saturation, meilleure alliée de la désinformation

Pas le temps d’aller fact-checker tout ce que vous dites,  ni même celui qui permet le recul face à un lot d’informations unilatérales. Qui peut s’offrir le luxe de tout remettre en question en ouvrant son journal le matin, en écoutant la radio sur les trajets, ou en s’endormant devant sa TV le soir ?

Dans un monde ultra-connecté où les réseaux sociaux s’ajoutent désormais à cette saturation informationnelle, vos inexactitudes auront toutes les chances de passer sous les radars.

Et si, par malheur, votre route croisait celle de quelques sceptiques, opposez-leur la loi implacable de Brandolini :

« La quantité d'énergie nécessaire pour réfuter une bêtise est d'un ordre de grandeur supérieur à celle nécessaire pour la produire »
Loi de Brandolini
Popularisée en 2014 par le conférencier Alberto Brandolini

Autrement dit, quand vous gagnez du temps, eux en perdent. Mais comme on est pas encore complètement à l’abri de la critique, armons nous d’une protection morale…

"Le monde va mal" : un angle journalistique inattaquable

Paresseux… et pourtant imparable, c’est un raisonnement qui m’a particulièrement servi pour la réalisation de ce journal : « un problème sera toujours trop problématique ».

Quelle que soit l’époque, la dynamique ou ce qu’en disent les chiffres, vous pourrez toujours dénoncer qu’il y a trop de faim dans le monde, ça ne sera jamais contesté ou désuet.

Quand bien même quelqu’un de génial fasse tout ce qui est techniquement possible pour éradiquer 99% de ce problème, et bien vous pourrez toujours déplorer les 1% restant.

Qui oserait relativiser le malheur ? Vous pourriez même vous indigner que les gens meurent de vieillesse, que personne ne vous reprocherait votre niaiserie, par peur de passer pour un sans-cœur. Nous voilà installés dans la posture la plus confortable : celle qui donne raison sans jamais rien risquer.

La négativité : un modèle plus rentable

Autrement dit, une posture intellectuellement plus confortable que celle d’essayer d’évaluer s’il est excessivement problématique. On retombe sur la faim dans le monde :

« Peut-on techniquement mieux faire ? Est-ce remédiable ou une fatalité ? Le vice humain y est-il pour quelque chose ou n’est-ce que la conséquence des lois de la physique ? »

La pertinence de l’information, ce sont donc parfois ces questions cyniques et surtout plus exigeantes : elles obligent à estimer le degré d’un problème. Or cette recherche de nuance demande du temps et donc des moyens.

S’ajoute à cela la tendance naturelle qu’ont les êtres humains à prêter plus d’attention aux informations négatives, reconnue en sciences cognitives comme étant le « biais de négativité ». Comment s’étonner que 37% de l’actualité soit constituée de mauvaises nouvelles (soit deux fois plus que les bonnes) quand la négativité rapporte plus et qu’elle coûte moins ?

Un mécanisme économique dont on peut regretter les conséquences, quand l’on sait que près de 41 % des Français se déclaraient angoissés ou impuissants face à l’actualité début 2025 (baromètre La Croix-Verian-La Poste).

Alors à qui la faute ?

Réaliser ce faux journal ne m’a pas tant désigné le coupable évident de cette morosité médiatique qu’il n’a multiplié les suspects… décevants.

Décevants, car en m’immergeant dans l’actualité, j’avais été conditionné à identifier des intentions derrière les événements, à lire entre les lignes, à décrypter les non-dits comme si tout découlait d’intérêts solidement établis.

Non par défiance de la nature humaine, mais parce que désigner des responsables permet d’instaurer un récit, et que cela reste notre principal outil pour rendre le monde intelligible. L’Histoire, comme l’actualité, deviennent plus accessibles quand elles s’organisent en dynamiques claires, en personnages identifiables, en chaînes de causes et d’effets bien délimitées.

Sauf que l’expérience de ce faux journal a introduit un léger décalage avec ce « réflexe narratif ». Car la seule chose qu’elle m’ait montrée, c’est que les travers du journalisme ne résultent pas toujours d’intentions claires ou de convictions trop assurées, mais parfois d’une série de glissements ordinaires.

D’un manque de temps qui pousse à se reposer sur ce qu’on pensait déjà. D’une économie de l’attention qui récompense l’alarmant. D’une difficulté morale à l’idée de nuancer le malheur.

Alors, à qui la faute ? Au moins en partie à ces mécanismes, peut-être trop décevants de banalité pour que l’on puisse soupçonner ses confrères d’en être victimes… avant d’en faire soi-même l’expérience.

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